JIMI HENDRIX

Titres clés :

- "Little Wing"

- "Voodoo Child (Slight Return)"

- "Hey Joe"

- "Spanish Castle Magic"

- "The Wind Cries Mary"

- "Machin Gun"

- "Foxy Lady"

 

Matériel préféré :

- Fender Stratocaster droitier jouée en gaucher

- Ampli Marshall Plexi poussé à fond...

- Wah-wah Vox

- Fuzz Face Dallas Arbiter

- Octavia

 

     C'est un point acquis : Jimi Hendrix fait incontestablement partie de la catégorie des génies. Protéiforme de surcroît, à la fois auteur, compositeur, chanteur, arrangeur et bien évidemment guitariste.

Le plus gros souci avec le génie, c'est qu'il est bien souvent indéfinissable, même s'il peut parfois être plus ou moins circonscrit. On sait par exemple que la grande oeuvre de Jean-Sébastien Bach est d'avoir mis à plat le système d'écriture de son époque, selon le principe de tempérament dans Le Clavier bien tempéré, puis d'avoir décliné la chose de façon quasi mathématique dans L'Art de la fugue. Mais cela n'explique pas la splendeur de sa Suite n°1 pour violoncelle. Idem pour Wolfgang Amadeus Mozart : musicien extrêmement précoce, on dit qu'il pouvait retranscrire dans son intégralité une oeuvre de mémoire en ne l'ayant entendue qu'une fois, et cela avant 10 ans. D'un point de vue formel, sa plus grande contribution à l'histoire de la musique tient dans sa capacité naturel à mêler harmonieusement les voix dans un opéra. Mais cela n'explique pas pour autant la magnificence de son Requiem ou de l'air du Commandeur de son Don Juan.

     Pour Jimi Hendrix, c'est un peu du même ordre. On va pouvoir disséquer ses influences, son jeu, son matériel, sa technique même. Mais cela ne va pas permettre d'expliquer pourquoi "Little Wing" demeure une des plus belles ballade jamais écrites, et pourquoi son solo de guitare est un joyau brillant au firmament des plus belles oeuvres immatérielles jamais réalisées par un être humain. Si tant est que Jimi Hendrix était humain. Malheureusement, dans tous les cas, il était mortel...

     S'il est une chose que Hendrix partageait avec le petitWolfgang, c'était une apparente facilité, sans doute ce qu'il y a de plus décourageant pour les apprentis Jimi. Jamais en le voyant jouer dans toutes les positions possibles et imaginables - se roulant par terre, la guitare derrière la tête, entre les jambes - il ne donna l'impression d'être à la peine. Évidemment, cette facilité, si elle semblait naturelle, innée, était le fruit de longues années de travail.

     Il serait injuste d'oublier qu'entre 1962 et 1967 Jimi à participé à des centaines de concerts, même si c'était en tant que factotum de plus ou moins grandes stars de l'époque. Comme il le disait, répéter les mêmes gestes, soir après soir, était "sush a drag" (une telle corvée), mais il y acquit la discipline nécessaire à l'exercice d'une total liberté. Un Pierre Soulages n'a pas toujours peint que des toiles toutes noires, un Yves Klein que des carré bleus. Mais si l'acquis joue un rôle fondamental dans le façonnage d'un talent, l'inné, lui, est sans doute, et c'est très injuste, à l'origine du génie.

     Le naturel de Jimi sur scène tient d'abord et avant tout à une caractéristique physique : James Allen possédait de très grandes mains qui lui permettaient de couvrir tout le manche de sa guitare avec les deux dernières phalanges de l'indexs=, du majeur et de l'annulaire, et donc dans le même tant pouvoir couvrir les deux cordes les plus graves de son instrument avec le pouce.

     Ce qui semble un point de détail est d'une importance fondamentale : d'abord parce que doté de doigts assez épais, il pouvait couvrir plusieurs cordes avec un seul doigt. Ensuite, parce que ceci lui permettait de jouer la rythmique avec deux ou trois doigts, lui en laissant un, voir deux, pour exécuter des embellissements (cf. "Little Wing"). Enfin, parce que cela lui permettait aussi de jouer des accords barrés (ceux où l'index couvre tout ou partie du manche), tout en laissant sa guitare "pendre" pratiquement à l'horizontale et sur le haut des cuisses.

     Mais, à partir de là, Jimi a su écouter, travailler et imaginer. On sait qu'il a beaucoup emprunté à Buddy Guy, qui, des années avant le Monterey Pop Festival, jouait déjà avec ses dents et faisait passer sa guitare derrière la tête tout en continuant à jouer. Celui-ci savait également alterner de très longues notes étirées avec des rafales de notes très courtes enchaînées à une vitesse subliminique, un autre procédé que Hendrix utilisera à l'envie (on peut trouver sur YouTube une vidéo de Guy en concert quelque part en Géorgie, au cours duquel la caméra s'attarde sur un Jimi à gauche de la scène, complètement hypnotisé par le Chicagoan).

     Howlin'Wolf est un autre bluesman de Chicago auquel Jimi rendra hommage direct en ouvrant, entre autres, sa prestation à Monterey par une reprise de "Killing Floor". Jimmy Reed et Muddy Waters font également partie des grand ancêtres auquel il doit beaucoup, et des chansons comme "Red House" ou "Hear My Train a Comin" ne sont rien d'autres que de purs blues électrocutés.

     Hendrix n'a par ailleurs jamais caché son admiration pour les pionners du rock'n'roll que sont Buddy Holly et Eddie Cochran, et d'un point de vue plus strictement spectaculaire pour Elvis Presley, sans oublier, bien sûr, Chuck Berry, auquel il empruntera son "Johnny B. Goode", lors d'un concert incandescent à Berkley. Sauf que, la aussi, on touche à la transcendance Hendrixienne. Jimi était un guitariste de blues, c'est indéniable, et tout son jeu est marqué par les "plans" des bluesmen. Le "bend", par exemple, soit cette manière de faire remonter une ou plusieurs cordes avec un ou plusieurs doigts de la main gauche (droite dans le cas de notre gaucher) pour obtenir une note plus aiguë, mais surtout un son plaintif. En effet des plus classiques qui fait "geindre" la guitare mais que Jimi a poussé à son maximum (David Gilmour fera de même plus tard dans un registre plus lumineux) pouvant faire durer la note plusieurs dizaines de secondes, avant de faire tomber la tension avec une de ses fameuses rafales de notes emprunté à Buddy Guy.

    On touche là à l'une des principale caractéristique de son jeu, que l'on peu résumer assez simplement : à fond. Dans l'utilisation des amplificateurs - Marshall uniquement, à partir de 1968 -, par exemple. Préfigurant Nigel Tufnel de Spinal Tap, Hendrix réglait systématiquement tous les potentiomètres à 11, puis affinait le volume sur sa guitare. En sortait alors ce que l'on a décrit comme un "barrage de distorsion et de feedback" pour le plus grand malheur des tympans et de la firme Marshall dont le matériel, pourtant de très bonne qualité, ne résistait pas longtemps à un tel traitement.

     Même chose pour les pédales d'effets. On était assez loin des racks pléthoriques actuels. Jimi se servait essentiellement d'une pédale wah-wah de marque Vox (qu'il aurait "empruntée" au "Tales of Braves Ulysses" de Cream t qu'il utilise pour la première fois sur "Burning of the Midnight Lamp"), d'une pédale Fuzz Face de marque Dallas Arbiter, créée en 1966, et d'une Octavia, l'oeuvre d'un jeune prodige du nom de Robert Mayer. Hendrix fut le premier à utiliser cette pédale, qui permet de générer simultanément la note jouée par l'instrument et son octave supérieure sur "Purple Haze", en février 1967. Mayer restera associé à Jimi jusqu'en 1970, lui construisant sur mesure plusieurs dizaines de pédales, que Hendrix branchait les unes dans les autres pour en combiner le son et faire ainsi "hurler" sa guitare. Enfin, il employait alternativement une pédale Univox Uni-Vibe ou un amplificateur munie d'une cabine Leslie, généralement utilisé pour les orgues électriques (cf. le son de Stevie Winwood dans "I'm a Man" du Spencer Davis Group) pour obtenir un son tournoyant.

     Bien évidemment, le plus important dans ce dispositif était la guitare. À partir de l'été 1966, Hendrix adopta la fameuse Fender Stratocaster blanche, à laquelle il devait rester fidèle pratiquement jusqu'à la fin, même si on peut également le voir utiliser une Stratocaster à corps noir, une Gibson Flying V ou une Gibson SG.

     Cette Stratocaster blanche avait pourtant une particularité bien spécifique : il s'agit d'une guitare pour droitier, à qui l'on a fait effectuer une rotation de cent quatre-vingts degrés tout en inversant les cordes (comme pour les droitiers, les notes graves sont jouées sur les cordes les plus épaisses situées en "haut du manche", les plus aiguës  en bas). Même si cela empêche Jimi d'atteindre les notes les plus aiguës, lorsqu'il joue au plus près du corps de l'instrument, on soupçonne que ce dispositif lui permettait d'avoir une meilleur contrôle sur meilleur allié : le vibrato, cette fine tige en métal recouverte à son extrémité par un embout en plastique et qui permet de faire "descendre" ou "remonter" la ou les notes que l'on exécute. Utilisé par Hendrix, c'est ce vibrato qui, poussé à son extrême, donne le fameux effet "bombardier en pique", popularisé par la version "Woodstock" de "Star-Spangled Banner".

     Et l'on retombe ainsi sur nos pieds : ce qui fait de Jimi Hendrix un guitariste exceptionnel, voire, pour beaucoup, le meilleur - Francis Dordor a écrit qu'il était presque indécent d'écouter un solo de guitare après la disparition de Jimi -, ce n'est pas tant le matériel qu'il utilisait, voire les notes qu'il jouait, mais la manière à la fois totalement excessive et parfaitement maîtrisée qu'il avait de triturer les pauvres créatures, sachant qu'il jouait, la plupart du temps, les yeux fermés. Et ça, comme pour Wolfgang Amadeus Mozart ou Jean-Sébastien Bach, cela demeure un mystère. Comment celui qui, en 1965, n'était encore que le (brillant) accompagnateur des Isley Brothers au de Little Richard est devenu en trois ou quatre ans un artiste totalement libre, capable de peindre avec sa guitare des Guernica sonores?

     Les lives de l'Experience sont innombrables et pas toujours grandioses, mais le coffret 4 CD The Last Experience, enregistré au Royal Albert Hall de Londres, le 24 février 1969, est un document proprement stupéfiant sur cette capacité que possédait Jimi Hendrix à combiner une guitare, une paire d'amplis et quelques pédales d'effets, pour enfanter un véritable orage électromagnétique. Tout y est incroyable, mais les douze minutes environ de "Stone Free" constituent pour l'exemple l'une des choses les plus effarantes qu'une oreille humaine ait jamais pu entendre. Car, même si c'est complètement improvisé, tout y est parfait, et jamais le guitariste ne s'égare en chemin.

     Jimi ne savait pas écrire la musique, mais il n'en avait pas besoin. Son génie, acquis ou inné, écrivait pour lui...

© 2019 par CLEMENT COMBIER professeur de guitare à Riom, Auvergne. Proche Clermont-ferrand.